jeudi 1 décembre 2011

Quand je serai grand

Origine
J'ai écrit cette nouvelle il y a un bout de temps. Il me semble que j'écris mieux aujourd'hui, mais ce texte a son histoire, je la raconte plus loin, et le 25 novembre dernier, alors que j'écoutais la radio, j'ai pensé à le mettre en ligne, pour qu'il ait une seconde vie, utile peut-être, sans doute sa dernière, après avoir reçu quelques prix et s'être installé sur quatre ou cinq pages dans la revue L'Encrier renversé, il y a longtemps de cela.
Les années passent, on se demande parfois si les choses changent vraiment.


QUAND JE SERAI GRAND

Vous enregistrez là ?

- Oui Jonathan.

J’aime pas trop parler, tout s'mélange dans ma bouche, vous voyez bien. Vous voulez quand même continuer ?

- Bien sûr. Ne t’inquiète pas du magnétophone Jonathan.

J’en étais où déjà ? Ah oui, j'vous racontais hier soir, après l’école. J’ai goûté et déjà le soleil se posait sur la tour bleue. Papa m’a dit « Je sors voir des copains ». Maman était encore au travail. J'voulais pas rester seul, j'voulais aller avec lui mais il a pas voulu, même quand je lui ai dit que j’allais l'dire à Maman. Moi avant, j’aimais bien faire des trucs avec Papa. Avec lui, on fait qu'des trucs de grand. Avec Maman, on fait qu'des trucs de bébé. Elle oublie toujours que j'vais bientôt avoir six ans, alors évidemment ... Mais Papa, depuis qu’il a perdu son travail – perdu où ? un truc qu'j'comprends pas – on fait plus rien ensemble. Il m’a laissé tout seul juste au moment où le soleil tombait derrière la grande tour bleue. Maman dit qu'c’est pas le soleil qui tombe, que c’est la nuit, mais moi j'suis pas d’accord. Je l'vois bien tomber le soleil, tous les soirs quand il pleut pas. D’abord il devient rouge comme s’il avait fait une grosse bêtise, et vlan, il tombe. Le matin, il saute comme un ballon dans le ciel, tout doucement, comme un ralenti à la télé. Moi, j’ai peur du noir, alors dès que Papa est parti, j’ai vite allumé la lumière dans toutes les pièces et tant pis pour l’énergie qu'je jette par les fenêtres. Je comprends pas cette phrase - encore une phrase de Maman - moi je jette rien, j’allume, c’est tout, parce que j’aime pas le noir. J’ai peur des monstres et des sorcières qui se cachent dedans. Mais moi je jette rien par les fenêtres, rien du tout. C’est pas comme les voisins du dessus. Eux, ils jettent tout. Les paquets de cigarettes, les épluchures de bananes, et même les bouteilles... Tout je vous dis. Ils sont un peu bizarres. Maman, quand elle leur dit bonjour, elle a toujours une drôle de tête. Papa, lui, il dit pas bonjour, il dit bonjour à personne dans l’immeuble, il dit bonjour qu’à ses copains.


J’ai allumé toutes les lampes et la télé, j’ai regardé les dessins animés. Quand Maman est rentrée - elle rentre tard le jeudi soir - elle m’a demandé si j’avais mangé, j’ai dit « Non », si j’avais pris mon bain, j’ai dit « Non ». Elle m’a demandé où était Papa, j’ai dit « Avec ses copains, il a pas voulu m’emmener ». Alors là, elle est devenue rouge. Elle a filé dans la cuisine, et je l’ai entendue cogner toutes les casseroles, allumer la hotte, me crier d’éteindre la télé. Et puis elle a dit « à table » et j’ai couru. Elle avait préparé une purée super avec du poisson. C’était bon, elle est gentille Maman. Quand je lui ai dit elle a pleuré. J’étais tout bête et je suis v'nu lui faire un gros bisou sur la joue. Elle a continué à pleurer un peu mais en même temps elle souriait.

Papa, je sais pas quand il est rentré. En tout cas, ce matin, quand je suis parti à l’école, il dormait.


Driiing.


Ah vous entendez ? C’est la fin de la récréation. On se voit encore la semaine prochaine ? Oui ? On va se voir longtemps, alors ? Merci pour le bonbon.


***

Je suis pas venu hier à l’école, vous êtes au courant ? Non ? C’est à cause de Mamie, elle est morte. En fait, elle s’est séparée en deux a dit Maman : son corps d’un côté, très mort, et son esprit de l’autre, pas mort du tout lui. Son corps, on l’a emmené au cimetière, avec de la famille de Maman et quelques messieurs en noir. Mais l’esprit, il s’est envolé, il est parti loin, très loin, dans un pays d’où il ne reviendra jamais jamais jamais. C’est un drôle de pays, dans le ciel, que personne peut voir. Un pays où tout le monde est gentil. Vous connaissez ? Il paraît aussi qu’il y a un autre pays où tout le monde est méchant. A mon avis - à mon avis - Papa, s’il continue à pas être gentil avec moi et Maman, il ira plutôt là. Je lui ai dit à Papa, mais il s’en fiche. Tout de façon, je me demande s’il écoute c'que j'lui raconte. Il est de plus en plus bizarre. D’abord, il est pas souvent à la maison. Et puis quand il est là, il s’occupe pas du tout de moi. Il regarde la télé, fume, boit sa bière et mange des chips. Il ne veut pas que je joue à côté de lui, même si je fais pas de bruit, il veut regarder la télé « EN PAIX » - je sais pas pourquoi il hurle quand il dit ça. Enfin bon, moi je le laisse tout seul. Des fois, il s’endort devant la télé. Des fois, il regarde n’importe quoi, même des dessins animés pour les bébés. Vous trouvez pas ça drôle vous ? Bon, personne veut m'répondre quand j'pose cette question, même pas Maman. En tout cas, moi, je joue dans ma chambre, avec mes voitures et mes camions. Pour mon anniversaire, j’avais demandé un vélo, je voulais en faire dans la cité avec Max. Maman n’a pas voulu. A cause des mobylettes sur les trottoirs et des messieurs malades qui ouvrent leur pantalon devant les petits garçons. J’ai pas insisté.

Driiing.

***

Désolé, je suis en retard. J’avais oublié.

- Ce n’est pas grave Jonathan. Assieds-toi et souffle deux minutes. Ça va mieux ?

Oui, ça va. Vous savez, c’était long le week-end. Maman a travaillé même le dimanche. Ça va être comme ça jusqu’à Noël. Elle vend des vêtements, Maman, au centre commercial. Et avec Papa, c’est comme d’habitude, c’est comme s’il était pas là. Ça y est pour le père Noël, je sais, c’est Max qui m’a dit. Tout est bidon : la liste, les chaussons devant le sapin, tout. J’ai quand même demandé à Papa si c’était vrai que l'père Noël n’existait pas, il m’a dit que j’étais con. Maman, elle a dit que chez nous, c’était elle le père Noël. Je lui ai d'mandé une poupée et une petite baignoire, elle a dit « on verra ». Avec Emilie une copine de ma classe quand Maîtresse nous laisse jouer un peu le matin, on s’occupe des poupées. On les baigne, on les coiffe, c’est super. Max se moque de moi, il me dit que c’est un jeu de filles, mais moi j'm’en fiche, on s’amuse bien avec Emilie. Max, il a montré ses fesses à tout le monde ce matin et Maîtresse s’est mise très en colère.


Vous savez aussi, le mercredi je vais aller au centre aéré. Comme ça Papa il pourra regarder la télé tranquille ou aller voir ses copains. Emilie y va déjà, alors ça va être super !


Maman, elle voudrait que je fasse du judo pour apprendre à me défendre. Moi ça me dit rien, ça me fait peur. Tout de façon, c’est trop compliqué pour m’emmener aux cours. Vous savez, je la trouve triste Maman en ce moment, vous savez pas ce que je pourrais faire pour elle ?


Driiing.

***

Ça fait longtemps qu’on s’est pas vus, hein ? Il s’est passé tellement de choses, vous devez savoir ?

- Raconte-moi Jonathan.

Vous croyez que j’irai quand même au cours préparatoire après les vacances, avec tout c'qu'j’ai manqué comme école ? Je voudrais apprendre à lire, moi, comme mes cousines Camille et Juliette.


- Oui, ça va aller Jonathan.

Alors voilà. Vous vous rappelez, je vous avais dit qu'Gabriel – je l’appelle comme ça mon père maintenant et pas autrement – était bizarre. Et bien en plus, il est devenu fou. Ça s’est passé un samedi. Pour une fois Maman travaillait pas, alors on est sorti tous les deux en amoureux. On a commencé par aller chez la coiffeuse. En sortant du salon, Maman était jolie comme une actrice de cinéma. Après, on est allé faire du « shopping ». Maman m’a acheté des pantalons, des chaussures qui courent vite et une poupée avec une baignoire et un sac plein de peignes et de brosses. Pour elle, elle s’est achetée un tailleur avec un chemisier à petites fleurs. Elle était tellement belle dans la cabine d’essayage, que je lui ai d'mandé de rester habillée comme ça. Elle a bien voulu et elle m’a dit que j’étais son petit homme. Comme j’avais très faim, on est allé manger à la pizzeria. Après on est rentré chez nous. Il devait être tard, le soleil était déjà tombé derrière la tour bleue. Maman a ouvert avec ses clés. Elle en mettait du temps, je sais pas pourquoi. De derrière la porte, on entendait hurler, très fort, comme ça « Aaaaaahhhh ». Quand elle a ouvert, j’ai compris que c’était la télé, Gabriel était devant, comme d’habitude. La maison était pleine de fumée. Avec Maman on a enlevé nos chaussures dans l’entrée. On faisait pas de bruit. Et puis j’ai toussé à cause de la fumée, Gabriel a tourné la tête. Quand il a vu Maman si jolie, il s’est mis en colère. Il s’est levé, il l’a insultée et lui a donné deux claques. Après il lui a demandé ce qu’on mangeait. Maman a dit qu’il n’avait qu’à manger ce qu’il voulait, qu’elle et moi, on avait déjà dîné. Alors là, alors là … je peux pas vous raconter. Heureusement, le voisin du dessus est venu et moi j’ai ouvert la porte … J'suis désolé, j'peux pas m’empêcher de pleurer. Pourtant, je suis pas un bébé, j'vais bientôt avoir six ans.





Ça va mieux. Merci pour le bonbon et le mouchoir. Maintenant, je suis chez tata Nathalie. J’y resterai tant que Maman sera à l’hôpital. Je suis triste pour Maman, sinon ça va. Je joue avec Camille, Juliette et Matthieu mes cousins. Gabriel, je sais pas où il est. Vous savez quoi ? J’aimerais bien qu’il parte pour toujours, séparé en deux morceaux, je veux jamais le revoir.

Hier soir pendant ma toilette, tata Nathalie m’a demandé ce que je voudrais faire plus tard, quand je serai grand. J’avais déjà réfléchi à la question, je lui ai tout de suite répondu « Quand je serai grand, je serai une maman ». Elle m’a regardé avec des yeux ronds, elle n’a rien dit. Son visage s’est fermé comme une porte. Moi, ça me plait cette idée. Une maman c’est si doux et si gentil, même si ça se fâche, ça redescend vite, comme une mayonnaise ratée.


Après les vacances, j’irai dans une nouvelle école. Je suis triste, mais peut-être qu’il y aura une autre Emilie ? Vous savez s’il y aura une dame comme vous, avec des lunettes et un magnétophone ? Vous croyez qu’elle me donnera aussi des bonbons ? Moi j’adore ceux au réglisse.


Epilogue :
Alors oui, ce texte a son histoire. Tout a commencé par quelques mots entendus à la radio, un jour où l'on s'émouvait des violences faites aux femmes. L'une de ces femmes, la trentaine j'imagine, a dit très peu de choses, en vérité elle a simplement rapporté la parole de son jeune fils choqué "quand je serai grand, je serai une maman." Cette phrase si forte et si naturelle a trotté quelques jours dans ma tête, jusqu'à ce que cette histoire naisse sous mes doigts me libèrant ainsi de l'émotion née à l'écoute de ce très bref témoignage.

Jusqu'où je peux aller

Publication de la nouvelle "Jusqu'où je peux aller", un texte où je parle d'escalade (moi qui aie le vertige ;) ) et de...