mardi 7 février 2012

Nuit blanche

Je souffle sur mes doigts nus glacés. Autour de moi, des touristes emmitouflés dans des manteaux épais, portant chapeaux, écharpes et gants, s’entassent sur le rond-point des Champs Elysées. Ils s’émerveillent devant les hauts sapins de Noël aux couleurs changeantes, ils aiment le miroitement des guirlandes électriques. Platanes enrubannés jusqu’à l’Arc de Triomphe. Rien à faire, je suis seul. …

Le ciel bas moutonne sur les toits d’ardoise bleutés. La circulation est intense sur les quais, les double-vitrages laissent filtrer un léger bourdonnement. Sur les trottoirs, des parisiens chargés de sacs et de paquets se pressent. Les magasins, regorgent d’acheteurs affolés, l’échéance est toute proche. Je souffle sur la vitre du salon et observe la buée s’y former. Rien à faire, je suis seule …

Maudit soit le froid. Il faudrait que je puisse réchauffer mes mains, mes oreilles, mes pieds surtout. En clopinant je m’engouffre dans la bouche de métro. Immédiatement la chaleur me happe, je me sens mal. Je titube jusqu’aux tourniquets. Je me presse derrière un jeune homme sur le point de passer. De l’autre côté de la barrière il se retourne avec un air mauvais. A ma vue son visage change, il a compris, s’en va. Sur le quai les radiateurs brûlent, les chaudières doivent tourner à plein régime. Je m’installe sur un siège en partie caché derrière un distributeur. Surtout ne pas attirer l’attention. Je prends la pose de celui qui attend. Qui attend seulement que le temps passe …

Les convecteurs électriques envoient leur souffle chaud. J’observe le thermomètre extérieur, la température a encore baissé. Seulement deux degrés. Comme chaque hiver, le froid est tombé brusquement, tel un couperet. Je retourne à la salle de bains, m’observe dans la glace. Je prépare des compresses d’eau de bleuet. Au salon je prends un CD au hasard, le repose. Je n’ai envie de rien. Je m’allonge sur le canapé et m’emmitoufle dans un plaid. Je place les compresses sur mes paupières gonflées, tente de somnoler. La vacuité de la journée qui m’attend m’effraie …

Je ne sens plus mon corps, ankylosé, l’immobilité ; la faim me tenaille. Un métro arrive, je monte. M’assois sur un strapontin près des portes de sortie, pose les mains à plat sur mes cuisses. Toujours elles me trahissent, grises et gercées. Les crevasses apparaîtront bientôt si je ne déniche pas une paire de gants. Alors je les cache dans mes poches trouées. Je descends aux Halles. Trop de chaleur, trop de monde, trop d’odeurs. Je m’enfuis. Plutôt le froid que cette oppression.
La nuit est tombée, avec elle le froid. Un groupe de musique péruvienne joue sous les arcades, je m’adosse à un pilier. Cette musique gaie ravit touristes et badauds. Bientôt, ils retourneront dans leurs grands hôtels, leurs appartements douillets, ou encore s’engouffreront dans des brasseries pleines de bruit et de lumière. Boire une bière, dévorer un croque-monsieur. Moi je resterai dehors. Soudain, les flûtes s’arrêtent, on n’entend plus que les tambourins. Le chanteur a renversé son feutre noir et passe. Face à moi, il hoche de la tête et s’éloigne. Le groupe reprend. C’est alors que j’aperçois un gant de laine noire, par terre. Coup d’œil, la voie est libre, je me baisse et le glisse dans ma poche. Je m’éloigne et l’enfile à la main gauche. Direction Beaubourg. A la fontaine des Innocents, je bifurque à gauche …

C’est le soir, je sors de ma torpeur, difficilement. J’allume une lampe d’ambiance, me sers un whisky. Plateau-repas face à la télévision. Défilement des chaînes et des images. Incompréhensibles. Au deuxième verre, les larmes. Avec colère, j’envoie valser d’un coup de pied la table basse. J’enrage. Me faire ça, à moi ? Encore un whisky. J’erre nauséeuse, sans but dans mon grand appartement désert. Me voilà comme une coquille d’œuf vide. Il y a peu – il y a quinze jours ? – je me vantais auprès de Valérie, mon amie de toujours. Je me sentais si épanouie, j’envisageais de proposer à Edouard de nous engager ensemble plus avant. Juliette m’écoutait avec envie. Célibataire endurcie, elle commence à voir sa vie telle une ligne droite. Piégée malgré elle. Finalement, je l’ai été tout autant. Je suis furieuse ...

Je n’aime pas la première partie de la rue Saint-Denis, trop branchée, entre magasins de nippes et tavernes. Je préfère la seconde, celle aux enseignes lumineuses qui parlent à tous quelle que soit sa langue. C’est là son vrai visage. Il est encore tôt. Seuls quelques types traînent. Les filles sont encore rares. Une grande brune aux yeux tristes me fixe. Sans y regarder de trop près, on peut me trouver pas mal. Encore jeune, de taille moyenne, les cheveux blonds bouclés. Pourtant si je m’approche de cette prostituée brune, elle détournera le regard. Ma maigreur, mes vêtements déchirés mais surtout mon odeur, animale, disent les poches vides, l’errance. Mon ventre est devenu silencieux, une faim nouvelle m’assaille. Pourtant je ne vaux rien. Je sens le dégoût monter, pour ce que je suis, ce que je suis devenu. Brusquement, je tourne à droite, puis à droite encore, je remonte le boulevard Sébastopol en direction de la Seine, imperméable à la rumeur qui m’entoure …

J’ai mal au crâne, envie de vomir. Je sors les boîtes de l’armoire à pharmacie. J’ai de tout, je choisis au hasard. Je n’ai pas compris, rien. Toutes ces années perdues, qui me les rendra ? Merde, qui me les rendra ? Mon homme fichu le camp? Qui me le ramènera, qui ? Ce qu’il me faudrait, ce serait des tranquillisants. Une bonne dose. Je voudrais dormir, dormir, dormir …

La Seine. Et la Conciergerie moyenâgeuse. Ses formes maternelles et apaisantes se découpent avec netteté sur le ciel d’une étonnante clarté. J’ai terriblement froid. L’aube est lointaine, la température va descendre encore, de plusieurs degrés. Aller dans un foyer, même pour une nuit, impossible. Marcher, je dois marcher et marcher encore. Marcher sans m’arrêter, toute la nuit. Sinon la Dame aura ma peau. Une peau qui ne vaut pas lourd, juste son pesant de chair, d’os et de sang. Une peau où la vie palpite à peine. Un cerveau fatigué où quelques pensées tournent en rond. Il faudrait quitter Paris pour le sud. Je pourrais travailler dans les vignes, aux champs. Là, pas besoin d’un bout de papier, juste de courage. Oui il faudrait quitter Paris, en terminer avec ce mirage. Prendre le train pour le sud, tout recommencer.
Le quai, long ruban laiteux et désert. Je marche dans le froid, vers le pont Alexandre III, pour m’y abriter. Pourvu que je sois seul. La solitude, c’est tout ce qui me reste. Après tout, la liberté n’est qu’une idée.
C’est quoi, là, sous le banc ? Une bouteille de vodka ! Pleine, intacte. Mon ange gardien a du passer par là !J’ouvre la bouteille de mes doigts gourds et tremblants. L’alcool me brûle la gorge, je recrache aussitôt. J’avale une autre gorgée qui cette fois me réchauffe sans me brûler. Je reprends ma marche la bouteille à la main. M’arrête souvent pour boire. La chaleur envahit mon corps, j’avais oublié, c’est bon ...

J’hésite entre les boîtes, me sens perdue. Tout ce à quoi je croyais hier encore s’est effondré. J’ai perdu cinq ans de ma vie. Qu’on ne me dise pas que cinq ans ce n’est rien. Edouard, je l’ai tellement voulu. Et voilà qu’il me file entre les doigts. Désespérée, et rien d’autre. …

Le pont Alexandre III n’est plus très loin, à porté de mes jambes, pourtant la fatigue me tire irrésistiblement vers le sol. Je m’affale sur un banc, je bois. De longues rasades. La bouteille est bientôt vide. J’essaie de me relever, la tête me tourne et je tombe. Irrépressible envie de rire. Tout semblait si tragique il y a encore peu, et pourtant ? J’ai chaud, mon corps ne me pèse plus, ma conscience s’égare. Sur les bords de l’Indre, c’est un matin de fin d’hiver. La brume rend le paysage connu mystérieux, bientôt elle se déposera en rosée sur la campagne froide. Les mélèzes embaument l’air frais. Je suis à vélo, en route pour l’école, buissonnière cela s’entend. Enfance, lieu privilégié de ma vie. Avant les mirages. Avant le renoncement et la chute …

Je me réveille. Me suis endormie sur le canapé, devant la télé. Titubante, je m’approche de la fenêtre. La voilà. Légère et irréelle. Elle scintille sous les réverbères avant de s’éparpiller dans un poudroiement sur le macadam glacé. Première neige. Sans réfléchir, j’enfile ma doudoune, mes bottes et cours dehors. En direction de la Seine. Le froid me pique les joues et c’est délicieux. Je suis heureuse comme une enfant. Comme l’enfant qu’on ne m’a pas laissée être. Je cours, j’aperçois l’onde, je cours encore …

L’air s’est purifié et j’aspire avidement. J’ai soif de vie. Demain, c’est décidé, je quitterai Paris. Je jette ma bouteille vide dans la Seine. Tout me paraît facile et merveilleux, la vie est si simple. Je ne sens plus mes chaînes, je ne vois plus d’entraves. Je me mets à courir en zigzaguant. Je vois une femme qui court elle aussi.

Un homme court, en tous sens, comme un gamin. Il ne semble pas habillé comme il le faudrait. Bon sang, il va finir par me rentrer dedans. Mais ...

- Excusez moi, j’aime tellement la neige !
- Moi aussi ! Ce n’est rien.

Je continue ma course en riant, je suis comme folle. La tête me tourne, trop d’oxygène. Dégrisée, je rentre chez moi me coucher ...

Cette femme, un peu folle, mais vivante, extrêmement vivante. De nouveau je marche, plus ou moins droit. Je sens le froid revenir en moi. Pas ce soir, non pas maintenant, pas mourir, tenir encore. Une patrouille passe. Je ne veux pas mourir de froid, pour une fois, j’accepte. Pour une dernière fois …

Il est midi lorsque je me réveille. Grand ciel bleu, Paris sous la neige. Je prépare du café, mets du pain à griller. J’ouvre la fenêtre pour entendre les enfants crier de joie. J’étouffe un rire en songeant, qu’après tout, jeudi prochain je ne fêterai que mes trente ans ...

Jusqu'où je peux aller

Publication de la nouvelle "Jusqu'où je peux aller", un texte où je parle d'escalade (moi qui aie le vertige ;) ) et de...