samedi 28 décembre 2013

"Derrière la vitre", nouvelle en construction, suite


Je ris, Anna a dit une bêtise, on rit tous. Et puis je pense à autre chose, me referme sur moi-même, mes collègues ont l'habitude, ne disent rien, n'en font pas cas, ni maintenant ni après. Je suis l'homme-huître, me referme quand bon me semble, pris par les soucis pensent certains. Les soucis du travail. Le stress. Je ne suis pas stressé, pas du tout, pas le moins du monde. Depuis longtemps j'ai appris à vivre avec une pile de problèmes dans ma tête, des boîtes e-mails surchargées, des rouges sur mes plannings, des réunions où l'on crie. Rien ne m'affole plus.
Je vois une miette de pain sur la table, pose mon doigt dessus, la pousse doucement sous mon assiette. J'aime l'ordre, depuis toujours, aujourd'hui plus encore. Peut-être un sourire m'échappe, je revois l'enfant que j'ai été, il y a longtemps, plus de quarante ans, mes gommes rangées, mes crayons de papier bien taillés. Je relève la tête et mon coeur se fige, derrière la vitre, c'est elle. Fugitif instant où je la vois passer et déjà elle disparaît. Claire, cela faisait si longtemps, pourquoi aujourd'hui et ici ? Je n'aime pas que le hasard me joue ce type de tours. C'était déjà bien assez de mettre Claire sur le chemin de ma vie il y a cinq ans ...


Des voix autour de moi, des rires. Je suis là sans l’être. Je songe, aux dernières années, j’aurais pu prendre un chemin différent, j’ai préféré fermer les yeux, jouer l’indifférence, mieux, la fuite. Lâche, je suis lâche. Un homme parmi les autres. Des bras puissants et la trouille à l’estomac. Je revois Claire et son sourire, Claire et ses interrogations muettes, Claire et ses mots directs auxquels je ne réponds pas. Ne rien montrer, ni l’envie, ni le désir, cacher, oublier, penser à autre chose, à d’autres femmes, faciles, sans impact possible sur ma vie. Conserver ma vie droite, à l’abri, ne rien changer. Simple, très simple. Alors pourquoi cette émotion en apercevant Claire, un instant, derrière la vitre ? Pourquoi cette sensation d’un monde qui s’effondre, ce monde d’apparences dans lequel je ris fort et tape sur l’épaule des gens ?
Après-midi cotonneux, le vin je songe. Mal de tête que le Doliprane n’affaiblit pas. Comité de direction où je parle, un peu, où j’écoute, encore moins. Ma dépouille est là, mais mon moi, je ne sais pas, trop éparpillé, sensation d’être diffus, évanescent. Les heures s’égrènent, je vois les autres parler, s’invectiver, cet après-midi, je n’interviens pas, semblable au tigre fatigué, nonchalant. Ce soir, c’est le weekend. Pas envie des obligations. Fuir, je voudrais fuir. Où ? N’importe, dans un autre pays. Dans une autre vie. Être moi sans l’être.

Lundi, 8h, café. Ce fut un bon weekend. Samedi soir, nous étions chez les Sauvagère, soirée agréable, Mylène en beauté, ma femme. Charlène est venue déjeuner dimanche, ma fille, ma grande fille, elle veut nous présenter son copain, du sérieux semble-t-il. Des repas, des rires, du bon temps. Ma vie. Ça va, cela pourrait être pire. Une femme, une fille, une grande baraque, des amis, un job qui me plaît encore, des vacances en club. Ça va, cela pourrait être pire. Mieux, je ne sais pas. Sentiment d’avoir obtenu tout ce que je voulais, reste à le conserver aujourd’hui, sans stresser. Bien sûr, avec Marshall, le nouveau chef des opérations, un Anglais au sang froid, les choses vont peut être changer, on ne l’a pas embauché pour rien. Pour l’instant son audit trainaille, je les ai vus les auditeurs, des jouvenceaux, une jouvencelle, la naïveté de leurs vingt-cinq ans. De plus en plus jeunes dans les cabinets. Ils prennent leur mission au sérieux, ce ne sont que des pions. Drôle de mascarade où tout le monde joue le jeu. Pas bien méchants les auditeurs, leurs diplômes ne changent rien, il leur manque l’expérience des coups, psychiques, évidemment.



Donner du temps à l'écriture, respirer, ne penser à rien, puis laisser filer les doigts sur le clavier. Le chemin connu des touches, le vagabondage des pensées, les minces souvenirs utilisés. Donner du concret, comme dans la vie vraie et puis y mêler ce qui se passe dans la tête, à l'abri des autres, ce qui reste secret, retenu. Ajouter des mots aux mots puis laisser reposer. Quelques heures, quelque temps, quelques jours, ne sais pas. Avoir retrouvé le chemin de l'écriture, petite victoire, frêle mais tangible. Regardez, regardez, j'écris ! Regardez, regardez, je vis ! 

Jusqu'où je peux aller

Publication de la nouvelle "Jusqu'où je peux aller", un texte où je parle d'escalade (moi qui aie le vertige ;) ) et de...